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Jean-Claude Milner : L’Arrogance du présent

(Texte paru dans le n° 6 du Diable probablement, printemps 2009.)

JEAN-CLAUDE MILNER

L’ARROGANCE DU PRÉSENT. REGARDS SUR UNE DÉCENNIE : 1965-1975

Aux Éditions Grasset, février 2009, 243 pages, 17,90 €

par Julien Pauthe

Passé le foisonnement éditorial auquel a donné lieu la commémoration des quarante ans de Mai 68, voici un ouvrage qui revient sur la décennie qui encadre l’événement et sur les enjeux de pouvoir et de pensée qui s’y jouèrent.

Jean-Claude Milner, qui présente son livre comme l’éventuel dernier volet d’une trilogie, entamée avec Les Penchants criminels de l’Europe démocratique (2003) et Le Juif de savoir (2006), n’a sans doute que peu de goût pour les commémorations et les biographies qui virent facilement à l’anecdotique (« On tombe vite au plus bas de la tradition française, les souvenirs de régiment. »[i]). Sans cependant rien masquer des confusions, de l’ahurissement, dans lesquels le plongea parfois le tohu-bohu de ces années, J.-C. Milner s’attache plutôt à décrire un itinéraire qui, sans être entièrement le sien (« Qui le connaît ? » demande-t-il), n’en est « pas trop dissemblable », ainsi que pour une partie de sa génération. Cette part, qu’il nomme « petite bourgeoisie intellectuelle » sans jamais la mépriser, lui reconnaissant plutôt un rôle et un entrain, à cette époque, que l’on s’est acharné depuis à lui retirer, il en évoque certains des lieux, des groupes, emblématiques : l’enseignement d’Althusser à Normale, le maoïsme et singulièrement la Gauche prolétarienne (GP), les diverses « convocations » qui succédèrent à ces engagements pour les uns ou les autres (l’enseignement de Lacan, la linguistique structurale, la tradition juive).

Dans ce retournement ironique et fier de l’insulte marxiste d’intellectuel petit-bourgeois, valorisant le rôle qu’il prête à sa classe (« Je connais bien cet ensemble social, parce que j’y appartiens […] je considère que son rôle a été, est et sera déterminant »), l’auteur ouvre une réflexion qui articule pensée et pouvoir, oppose libertés (conquises sur le pouvoir) et permissions (concédées par le pouvoir), dans une perspective originale et vivifiante qui se détache de l’abondante bibliographie consacrée à 68 et au gauchisme.

L’analyse qu’il fait de la restauration de l’ordre depuis 1975 n’épargne ni la droite ni la gauche dans les diverses façons qu’elles ont eu, après leur « Grande peur », de casser les reins à tout ce qui avait pu rendre une jeunesse active, politique et inventive : la reproduction d’une petite bourgeoisie lettrée et savante passant par l’excellence de l’enseignement, la transmission de l’histoire[ii] et des lettres comme disciplines et comme pratiques, a ainsi été entravée au nom même d’un improbable esprit 68. L’université et l’école prisent sous un feu roulant de coupes budgétaires et de réformes bureaucratiques, quelques intellectuels jouèrent les voitures-balais en allant dire par avance et partout que ceux qui en réchapperaient n’auraient pas à montrer l’arrogance de leurs aînés (puisqu’il se trouve toujours « des intellectuels pour répéter  à l’envi qu’effectivement, l’arrogance des intellectuels [est] un péché. »[iii]). Dit plus brutalement : refuser les moyens d’éduquer les pauvres, ou les éduquer dans l’adulation de ce qu’ils sont déjà, c’était se garantir que les futures révoltes soient certes violentes, mais par avance insuffisamment articulées et politiques pour questionner la nature du pouvoir, devenant de simples affaires de police.

La part la plus originale du propos est cependant ailleurs : revenant sur l’obsession des gauchistes pour l’identification à la Resistance, sur la facilité qu’ils avaient d’assimiler leurs ennemis aux nazis (thèmes remarquablement traités par Olivier Rolin dans son Tigres de papier), Milner reprend sa réflexion sur le nom juif, l’amenant comme impensé de cette époque, décrivant le Juif révolutionnaire comme figure du Juif de savoir et développant son analyse sur le sens qu’eut alors son déni.

Nous n’avons exposé là qu’une faible part des thèmes de cet ouvrage foisonnant, d’une richesse concentrée, qui contient notamment une lecture étonnante du Nom de la rose d’Eco comme roman « de la fin, en Europe […] des dialectes marxistes » et s’achève sur une question relancée pour la pensée politique de notre temps : « Dans l’Hexagone, je ne vois qu’une seule question qui m’intéresse. Qu’on ne me parle plus de permissions, de contrôle, d’égalité ; je ne connais que la force. Ma question la voici : comment obtenir que le faible ait des pouvoirs ? »


[i] Jean-Claude Milner, L’arrogance du présent, Regards sur une décennie : 1965-1975, p. 198.

[ii] Où l’on retrouve l’idée chère à Debord de la dépolitisation par destruction du sens de l’histoire.

[iii] Jean-Claude Milner, op. cit., p. 204.

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