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Yann Moulier Boutang : Le Capitalisme cognitif

(Texte paru dans le n° 4 du Diable probablement, printemps 2008.)

Yann Moulier Boutang, Le Capitalisme cognitif : La Nouvelle Grande Transformation, nouvelle édition augmentée, éditions Amsterdam, collection Multitudes/Idées, 2008.

par Julien Pauthe

Société de l’information, économie de la connaissance, travail immatériel… les signifiants témoignant d’une mutation à l’œuvre dans le capitalisme se multiplient, alors que peu d’analyses synthétiques d’économie politique parviennent à sortir du face à face entre un néoclassicisme ultralibéral (dans la suite de l’école de Chicago) et un renouveau marxiste qui concentre ses attaques sur la financiarisation et la mondialisation. C’est l’ambition, imposante, du vif essai de Yann Moulier Boutang aujourd’hui réédité, à la suite du succès du premier tirage, dans une version augmentée et accompagnée de réactions et commentaires.

C’est une ambition qu’il ne porte pas seul en effet : la thèse du capitalisme cognitif a été développée au sein du laboratoire Isys-Matisse (CNRS-Université de Paris 1), a fait l’objet de colloques et féconde toute une nébuleuse de recherche, liée notamment à la revue Multitudes[i].

Directeur de cette revue, Yann Moulier Boutang est un ancien élève d’Althusser (auquel il a consacré une biographie chez Grasset), passé par le Mouvement du 22-Mars, puis un temps proche de l’ouvriérisme italien (et toujours aujourd’hui de Toni Negri) dont il a tiré une volonté théorique de dépassement du marxisme ; il est actuellement adhérent des Verts. À ce parcours militant s’ajoute un cursus académique en philosophie et en sciences économiques l’amenant à enseigner à l’ENS, puis à l’Université de Compiègne et au centre Fernand Braudel de l’Université de Binghamton-New York (USA).

Ses recherches sur l’histoire du mouvement ouvrier, l’esclavage et le salariat (De l’esclavage au salariat : Économie historique du salariat bridé, PUF, 1998), les migrations internationales, les transformations actuelles du capitalisme, l’ont menées à construire cette hypothèse de travail, se voulant programme de recherche, du capitalisme cognitif. L’adjectif ne renvoyant pas ici au cognitivisme, mais à la connaissance, conçue comme objet d’accumulation et comme ressource motrice d’une nouvelle forme de capitalisme, émergeant selon l’auteur depuis 1975 environ, soit depuis l’entrée en crise durable du capitalisme industriel.

La troisième « grande transformation », selon l’expression employée en 1944 par Karl Polanyi pour désigner le passage du capitalisme marchand et esclavagiste au capitalisme industriel et salarial, nous verrait donc confrontés non pas à une ère postindustrielle (comme le pensaient les chantres de la nouvelle économie), mais à une réorganisation en profondeur du monde de la production industrielle matérielle, réorganisation reposant sur le rôle central accordé à la diffusion du savoir, à la capacité d’apprentissage et de création.

Dans cette nouvelle configuration ne comptent plus prioritairement les économies d’échelles, mais des économies d’apprentissage et de captation des externalités positives[ii] des réseaux. Les meilleurs exemples de cette importance du travail immatériel, Moulier Boutang va les chercher dans le modèle productif des logiciels libres, le principe structurel des réseaux peer-to-peer, les nouvelles organisations du travail par projets ou encore l’importance accrue de la formation continue et de l’incitation à l’innovation. Il constate ainsi que l’investissement dans l’immatériel a dépassé celui des équipements matériels depuis le milieu des années 80.

Ces transformations remettent en cause la division du travail de l’ère industrielle et sont portées par l’essor des NTIC[iii]. Mais la diffusion des NTIC mine dans le même temps l’ancien mode de valorisation marchande, remettant en cause les fondements de la propriété intellectuelle, cette contradiction débouchant pour le moment sur ce que Moulier Boutang appelle la « bataille des nouvelles clôtures », illustrée récemment en France par les lois consacrées aux droits d’auteur sur Internet, mais concernant aussi la problématique des brevets sur le vivant.

Cette contradiction (la privatisation du savoir et du vivant tarissant la source même de la productivité cognitive, à savoir la diffusion la plus large possible du savoir) s’accompagne, selon Moulier Boutang, d’une crise constitutionnelle du salariat et des modes de production classiques, les effets de coopération en réseaux et d’intelligence collective ne se déployant que très mal dans la contrainte, et le temps de travail classique étant devenu poreux, fluide et difficile à borner. Ce fait s’illustre dans l’augmentation d’une précarité du marché du travail (CDD, intérim, temps partiels) qui devrait, si la pression sociale et politique s’y employait, déboucher sur une nouvelle forme de compromis salarial (dont les pistes se trouveraient du côté du modèle décrié de l’intermittence : garantie d’une continuité de revenu, rattachement des droits sociaux à la personne ; à l’horizon : revenu social garanti[iv]).

Car c’est de l’inachèvement de la transition en cours, de son instabilité, qu’il nous faudrait profiter pour forger et imposer de nouveaux compromis progressistes, plutôt que d’épuiser la social-démocratie dans une promesse de restauration du compromis précédent. Ce réformisme radical enjoint en effet la gauche à aller plus loin que la critique de la mondialisation et de la financiarisation ; ainsi qu’à dépasser définitivement le cadre national (Moulier Boutang, qui appela à voter oui au TCE, prend position sur une ligne clairement – et minoritairement – fédéraliste quant au projet européen). Sans pour autant verser dans leur approbation sans critique, il analyse en effet la mondialisation comme la gangue de la nouvelle transformation et la finance comme le mode de contrôle du rôle complexe des externalités (ce qui explique, plus aisément que la pure spéculation, la valorisation boursière dépassant de loin la valorisation comptable des entreprises connues pour favoriser fortement, par l’investissement dans la recherche ou le design, une identité de marque vue comme exemple parfait de l’externalité positive immatérielle).

Moulier Boutang appelle à une analyse poussée du rôle de la finance qui, permettant de comprendre ce qu’elle est devenue pour le capitalisme cognitif, permettrait d’en proposer une saisie politique : lui reconnaître un rôle (gouvernement des externalités) serait le préalable nécessaire à la constitution d’une contribution au titre du profit tiré par les entreprises de l’externalité globale que représente la diffusion des connaissances (contribution vue sous la forme d’une taxe Tobin, ou taxe Keynes).

On trouve, sous-jacente à ces appels à un réformisme radical et inventif, une acclimatation en économie politique, réjouissante, d’un certain deleuzisme. Attentif aux devenirs-minoritaires, Moulier Boutang renverse ainsi la perspective qui voudrait qu’il y ait d’abord le système capitaliste, puis des luttes de libération : pour lui la libération est première, le capitalisme étant l’organisation de la réponse du système productif aux volontés de libération, aux fuites des esclaves, aux résistances ouvrières, aux critiques libertaires[v] : un système de contrôle de la libération. Ses transformations historiques étant alors initiées autant par ses acteurs dominants que par ses acteurs dominés. Il juge ainsi la victoire du libéralisme non pas due à sa plus grande efficacité, mais à la place qu’il sut ménager aux volontés de liberté, même en les tournant à son profit. Et cela va salutairement à l’encontre de l’illusion que la majorité va, demain, un jour, changer les choses (et pourrait peut-être répondre à l’angoisse électorale d’une gauche confrontée à une majorité ayant logiquement un intérêt social à voter pour elle et ne le faisant pas : agréger des devenirs-minoritaires, comme sut le faire le PS des années 70, jusqu’à un point de seuil critique formant hégémonie culturelle, plutôt que de courir après une hégémonie électorale de synthèse).


[i] Cf. http://multitudes.samizdat.net/spip.php?rubrique782

[ii] Avantages pour la production non pris en compte dans le calcul du prix, pour en donner une définition a minima.

[iii] Nouvelles technologies de l’information et de la communication.

[iv] La mesure peut paraître utopique, elle est néanmoins largement développée – et chiffrée – par Moulier Boutang : cf. « Encadré IV. Sur la légitimité et la faisabilité d’un revenu social garanti », Le Capitalisme cognitif, p. 229. Issue en grande part des travaux d’André Gorz, elle a fait l’objet du Congrès d’Attac à Bâle en 2007 et connaît un regain d’intérêt.

[v] On est ici proche des thèses développées par Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le Nouvel esprit du capitalisme, sur l’incorporation par le capitalisme de la « critique artiste ».

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